Emmanuel Roméo Galerie 21

Jean-Paul Gavard-Perret écrit

Emmanuel Romeo et la poésie de l’inconnu (entretien)

Emma­nuel Romeo demande à la pho­to­gra­phie et par son tra­vail une extase du monde. C’est là une don­née fon­da­men­tale d’une créa­tion pour laquelle l’émotion est recher­chée au sein de la nature et par les méta­mor­phoses que le pho­to­graphe invente en des jeux de sur­face et de lumière. La den­sité et le dia­phane sont englo­bés dans un bain de lumière en des “dépla­ce­ments” suc­ces­sifs. Nul faux pas, nul voyage de Cha­rybde en Scylla déjà, mais l’approche d’une beauté dont les fra­grances naissent du réel mais s’en échappent “à peine venu parti à peine venu parti” (Beckett, Cette fois ). Ce qui est pris pour l’insignifiance du contin­gent chez tant de pri­me­sau­tiers.La solen­nité se fait poé­sie quasi tac­tile sans la moindre emphase, afin que demeure l’essentiel non “monté en épingle” et que la beauté du monde res­pire à tra­vers des images inef­fables en qui débouche magi­que­ment sur un cycle cos­mique contre le chaos. Là où l’image déploie une ryth­mique étrange, “sensorielle »-

Expo­si­tion Office de Tou­risme — Espace photo — St Gau­dens (31) du 14 juin au 31 juillet 2018.

 Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Je crois que c’est avant tout un grand appé­tit de vivre, d’agir. Comme j’aime beau­coup dor­mir, il y a tout de même un cer­tain conflit…

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ils n’ont presque pas changé, ils sont juste un peu alour­dis par l’expérience. J’étais très tôt attiré par le mys­tère, sur­tout quand il se mani­feste dans un milieu natu­rel. Tout petit j’ai eu la chance de pou­voir for­mu­ler mes rêves sous les étoiles au milieu des champs. Mais ce que j’ai com­pris plus tard, c’est que c’était cette pro­fonde poé­sie de l’inconnu, que je reti­rais des lieux et des cli­mats, qui me bou­le­ver­sait le plus. Mes rêves d’enfant, c’est main­te­nant que je les exprime. En fait je n’ai pas beau­coup grandi.

A quoi avez-vous renoncé ?
A tout vou­loir expli­quer dans mon tra­vail. Il y a un grand nombre de choses qui m’échappent quand je fais une photo, ou beau­coup sont incom­mu­ni­cables car trop intimes. Il y avait peut-être un cer­tain orgueil chez moi, à vou­loir tou­jours me jus­ti­fier, à ana­ly­ser avec le men­tal, car les mots masquent sou­vent l’essentiel. Je crois qu’une oeuvre d’art est une énigme en soi.

D’où venez-vous ?
D’une famille d’artistes. Je suis rede­vable à mes parents de m’avoir trans­mis le goût de l’art, sans jamais essayer de me l’imposer.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le refus per­ma­nent d’adopter des armures. Et puis un pen­chant pour la sobriété, pour les plai­sirs simples : décou­vrir un monde dans le reflet d’une mare, par exemple.

Croque-terre

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Goû­ter le silence. Un petit plai­sir qui peut deve­nir grand.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains et artiste ?
Tout et rien. Sérieu­se­ment, c’est une ques­tion qui ne me pré­oc­cupe pas du tout. De plus, je pense qu’elle pour­rait avoir ten­dance à me détour­ner de la sin­cé­rité de mon approche. J’évite toute forme de comparaison.

Com­ment définiriez-vous votre approche du pay­sage ?
Ban­cale et mul­ti­forme. Je ne crois pas avoir une démarche bien métho­dique, ni même de sujet de pré­di­lec­tion. Dans la plu­part des cas, c’est plu­tôt d’ordre ima­gi­naire : pour faire court, je dirais qu’une cer­taine vision intime va venir se super­po­ser au sujet, que j’utilise comme une matière brute. Les modi­fi­ca­tions s’imposent quel­que­fois en cours de prise de vues, quand de nou­velles idées sur­gissent. Michel Ran­dom disait que la vision, c’est tou­jours l’expérience d’une unité qui sans cesse est proche et se dérobe. Je réa­lise de plus en plus avec le temps que je pour­suis une chi­mère, mais c’est jus­te­ment ce qui me plait.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Je ne suis pas sûr que ce soit la toute pre­mière, mais c’est pro­ba­ble­ment « Le jar­din des délices » de Bosch qui a le plus mar­qué mon enfance.

Et votre pre­mière lec­ture ?
« Les contes de Per­rault », je pense. Avec ou sans illus­tra­tions. Je soup­çonne d’ailleurs Per­rault, Ander­sen et les frères Grimm, de m’avoir plu­sieurs fois égaré en pleine forêt.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Pra­ti­que­ment aucune. J’aime trop le silence.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« La mer de la fer­ti­lité » de Mishima, « Heb­do­me­ros » de Chirico, …

Quel film vous fait pleu­rer ?
Je ne me sou­viens pas d’avoir jamais pleuré devant un film, peut-être parce que j’en évite certains.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un gaucher.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Jacques Le Maréchal.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Ceux que je n’ai visi­tés qu’en rêve, et qui peut-être n’appartiennent pas à notre réa­lité mais sont d’une den­sité troublante.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
C’est plus une proxi­mité d’âme que de démarche. Parmi les artistes qui me touchent le plus, je cite­rais Sis­kind, de Chi­rico, Magritte, Le Mare­chal, Dado, Velly, Gia­co­melli, Bek­sinski, Moh­litz… Ce sont pour moi des éner­gies bien vivantes.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Une bonne surprise !

Que défendez-vous ?
Pour par­ler fran­che­ment, je ne suis pas sûr de défendre consciem­ment quoi que ce soit de bien pré­cis. Déli­bé­ré­ment ou pas, en créant une oeuvre plas­tique, on va défendre un cer­tain regard. Donc, d’une cer­taine manière, son droit à l’existence. L’important est peut-être de l’oublier.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Que je pré­fère ne gar­der que les trois pre­miers mots.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ? »
J’ai envie de dire qu’il pour­rait s’agir d’une cri­tique sur la per­sis­tance que nous avons à don­ner des réponses à des ques­tions que nous avons mal com­prises. Mais connais­sant un peu l’humour de Woody Allen, je suis aussi tenté de croire qu’il a peut-être voulu se moquer des per­sonnes qui posent des ques­tions très longues et alambiquées.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
« Quel est votre sou­ve­nir le plus ancien ? »

Pré­sen­ta­tion et entre­tien  réa­li­sés par jean-Paul Gavard-Perret pour lelitteraire.com, le 28 mai 2018.

Vernissage le Vendredi 22 Juin à partir de  18h à St Gaudens 

Emmanuel Romeo Photographe (exposition)

Emma­nuel Romeo et les empreintes

Toute l’œuvre d’Emmanuel Romeo répond à la ques­tion “Com­ment sau­ver le peu qu’y s’engloutit ? Le pho­to­graphe fait res­sur­gir non seule­ment les traces mais les lumières de tout ce qui se défait sur les sur­faces qui en sont les porte-empreintes. L’artiste fait de ce rien sinon un tout du moins un céré­mo­nial qui n’a rien de délé­tère. Les sur­vi­vances des écorces se trans­forment sou­dain en “sur-vivances” à la beauté froide venue d’un sur­gis­se­ment  appa­rem­ment intem­pes­tif. Romeo conjure l’immense char­nier du temps selon une poé­tique dans l’espace des plus impec­cables.
Le créa­teur pro­jette des visions qui ouvrent à une sorte d’universalité. Elles marquent une obses­sion, une han­tise de la lumière et de ses effets sur la matière. D’une cer­taine manière, Romeo libère le monde comme s’il vou­lait répa­rer le trauma d’une époque qui croule sous les images aussi répul­sives qu’attirantes et attrac­tives signes d’un impli­cite enfermement.

Les « abs­trac­tions » de l’artiste per­mettent de pen­ser et d’envisager le rap­port au monde en une concen­tra­tion source de « sim­pli­cité ». Les œuvres pro­duisent aussi une sen­sa­tion quasi-tactile de l’espace au sein d’un par­cours quasi-initiatique qui pro­voque un ravis­se­ment. Ce que l’artiste offre reste har­mo­nieux et accom­pli. Dans cet uni­vers dépeu­plé et de recueille­ment tout  « tient » en un retour à l’essentiel : l’image pri­mi­tive et sourde.
Une lumière sur­git de sa césure en une essence de clarté par ce dépouille­ment majeur là où l’art semble se déro­ber mais résiste de manière essen­tielle. Sous l’apparente bana­lité se cache ce qu’il y a de plus fan­tas­tique. L’image devient un seuil visuel par­ti­cu­lier. Le fran­chir ne revient pas à trou­ver ce qu’on attend mais indique un réel pas­sage : il ne risque pas, sa fron­tière pas­sée, de rameu­ter du pareil, du même.

Si effet de miroir il y a, ce miroir est un piège : l’œil devient veuf de ce qu’il espère ou serait en droit d’attendre.

jean-paul gavard-perret

Emma­nuel Romeo Pho­to­graphe, Gale­rie 21, Saint-Gaudens, du 14 juin au 31 juillet 2018.

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